LA SEXUALITE INDIVIDUELLE DANS LE FILM TOO MUCH FLESH.

II° PARTIE DE TOO MUCH FLESH.

Le lecteur peut éventuellement relire le résumé dans la première partie de ce texte.

Le passage initiatique sexuel de Lyle.

La deuxième partie du film Too Much Flesh ressemble à West Side Story comme vrai moment d’un passage initiatique. Le Surmoi et l’Idéal social s’opposent, avec beaucoup de violence, à l'intégration individuelle de l’Œdipe individuel. On voit s'affronter la société de Rankin et un couple dont la sexualité se veut sans foi ni loi ni roi. Face au Surmoi du village, un homme et une femme veulent procéder à leur passage à une vie sexuelle plus évoluée.

En même temps ce film nous montre qu'il n'y a pas qu'une seule sexualité (quelle tristesse ce serait!) mais que la sexualité dans sa richesse et sa créativité infinie est différente pour chaque personne et pour chaque couple. Elle se crée, se construit et évolue selon les possibilités de chaque individu.

1 UNE PREMIERE FORME D'EXPRESSION DE LA SEXUALITE : L'AUTONARCISSISME ET L'AUTOEROTISME.

Un traumatisme à la puberté.

Lyle n'est pas aimé par les gens de Rankin. Il n'était supporté que parce qu'il était le propriétaire de la plupart des terres et son mariage était arrangé en fonction de sa richesse. Lyle veut se libérer du modèle de sexualité en cours à Rankin. Depuis sa puberté, il souffre de devoir se conformer à la non-sexualité ambiante qui ne correspond ni à son désir ni à son corps. De tout temps il y a eu un conflit entre la vie sociale du village et la vie individuelle de Lyle. Il est victime de la mauvaise réputation que le village lui a faite dans sa jeunesse en faisant courir le bruit d'une incapacité sexuelle. Dans son adolescence, une fille (Connie) avait faussement répandu la rumeur qu'il avait "Too Much Flesh" à son sexe, qu'il avait le sexe déformé par trop de viande et que de ce fait il était atteint d'incapacité. Depuis ce temps Lyle avait peur de sa sexualité et il doutait de lui-même. Cette expression "trop de viande" est typique d'une puberté qui s'est mal accomplie. Il est probable que le corps de Lyle ait eu du mal à trouver son identité sexuelle et qu'il ne faille pas, comme le fait le film, tout mettre sur le dos de Connie ou de Amy. Ce genre de traumatisme peut être l'aboutissement ou la cristallisation d'autres événements liés à la petite enfance de Lyle.

Un mariage non consommé avec une femme enfermée dans son autonarcissique.

Quoi qu'il en soit, sa femme Amy l'avait épousé, croyant être tranquille du côté sexe. Elle se croyait protégée par cette soi-disant impuissance sexuelle. Elle était veuve et elle n'avait pas réussi à faire le deuil d'un état amoureux avec un premier mari dont la mort accidentelle lui avait laissé une blessure narcissique irréparable. Elle s'était entièrement renfermée dans cet autonarcissisme qui fait qu'on ne peut plus aimer que soi. A son grand regret d'ailleurs, elle vivait comme une vierge et n'avait plus aucun accès à la sexualité. La religion satisfaisait, aussi bien que possible, cet autonarcissisme.

Amy veut être conforme au village.

Elle ne faisait pas l'amour avec Lyle, mais pour être conforme au village pour qui l'important était la procréation, elle voulait que Lyle donne son sperme en vue d'une insémination artificielle. C'était une certaine façon d'avoir un enfant avec un père imaginaire et sans passer par la sexualité avec un homme. Elle reproduisait ainsi le modèle de la Sainte Vierge qui s'est fait un enfant non par un homme sexué mais par le St Esprit (= un certain amour narcissique du Père). Elle ne peut désirer qu'un homme narcissique, à l'extrême à l'égal de Dieu. Dieu est alors l'expression du propre narcissisme de Amy, le narcissisme le plus primitif qui finalement se confond avec l'autonarcissisme. Elle veut faire l'amour sur le mode narcissique de la toute-puissance et de la pure pensée. De la sorte l'enfant ne lui viendrait que d'elle-même.

L’autonarcissisme féminin.

Beaucoup de femmes vivent sur ce mode autonarcissique et sans sexe. Elles sont intouchables, mais cela peut constituer un système psychologiquement équilibré ou du moins supportable comme c'est le cas de cette veuve. Certains hommes aussi s'enferment dans l'autonarcissisme. Ils peuvent même fantasmer qu'ils se font des enfants tout seul !

Normalement c'est à l'adolescence, que le prince charmant, l'amant de jouissance, vient réveiller la Belle au Bois Dormant de sa léthargie. C'est lui qui fait évoluer l'autonarcissisme des jeunes filles vers un narcissisme plus évolué et plus ouvert à l'extérieur. De même les garçons ont aussi besoin d'une initiatrice pour faire évoluer leur autoérotisme.

Remarquons ici que Amy reprochera à Lyle non de l'avoir trahie par l'adultère, mais d'avoir trahi son ami Vernon, c'est-à-dire sa sexualité d'enfance qui est une forme d'autonarcissisme à deux. Dans l’amour d’enfance, les garçons ont besoin de renforcer leur image masculine par la réalité d’un copain et les filles par le miroir d’une autre fille. Il ne s’agit pas d’homosexualité.

La masturbation et l'autoérotisme de Lyle.

Son mariage non consommé avait conduit Lyle à prolonger sa sexualité d'adolescence. Il se rendait dans ses champs de maïs. En bon paysan, il s'y masturbait dans un amour bucolique avec la Mère Nature. Comme les dieux de l'Antiquité, il fécondait la Terre avec sa semence. Les premières éjaculations de la fin de la puberté du jeune garçon sont toujours inconsciemment dédiées à sa mère. La Mère Nature en est une des premières expressions comme dans toutes ces mythologies animistes où le Ciel fait l'amour avec la Terre pendant l'orage ou encore comme celles de ces Géants qui labourent les vallées. Plus tard, chez le garçon, les images maternelles sont remplacées par la propre image féminine du garçon. C'est une façon de faire l'amour avec soi-même, à l'intérieur de soi, entre sa propre image masculine et féminine. Quand les filles réelles remplaceront cette image féminine interne, le garçon investira l'hétérosexualité.

Il existe une différence d’investissement de l’autoérotisme entre le garçon et la fille. Le garçon rassemble facilement ses pulsions sur son pénis tandis que la fille érotise plus facilement tout son corps. L’autoérotisme envahit la peau de son corps et ce n’est que lors de l’acte sexuel que cet érotisme fait sa synthèse par le vagin.

Dans l’Inconscient, les masturbations de la puberté réalisent l'Œdipe, le désir incestueux du garçon pour sa mère.

Quelques perversions de la masturbation masculine.

A la puberté, les fantasmes sont variés à l'infini. La masturbation peut dévier dans de nombreuses directions. Elle peut se déplacer sur d’autres zones érogènes du corps que le sexe lui-même. Certains garçons, par exemple, préfèrent se masturber avec l'anus, sous mille et une formes différentes. L'anus peut représenter le sexe universel. L'homosexualité peut résulter de cet investissement. Notons cependant que dans l'homosexualité masculine, la sexualité la plus fréquente s'exprime par la fellation qui inclut le fantasme de faire l'amour avec le sein maternel comme un bébé qui tète le sein maternel.

Il y a toutes sortes de perversions dans lesquelles le pénis est remplacé symboliquement par les selles. La nature ne manque pas d'imagination!

Le garçon peut aussi investir la pornographie. Il se masturbera alors avec une pure image. Le vrai corps est absent de cette relation. Pornographie signifie faire l'amour en pur voyeuriste avec une image. Cette image est la représentation brute des sexes des parents qui font l’amour sans symbolisation ni transformation ou déplacement.

Dans le fétichisme, le garçon se masturbera avec un objet partiel, avec une partie de la mère qui est prise pour le tout. Il prendra par exemple un sous-vêtement de sa mère qui remplacera imaginairement l'image de sa mère tout entière.

On peut aussi constater à travers le film que, mise à part les cas de féroce refoulement (à la Saint Jérôme!) la masturbation reste la salutaire roue de secours du garçon qui est obligé, par la nature des choses, d'évacuer le sperme qui s'accumule. Mais la masturbation n'est pas entièrement satisfaisante parce qu'elle est essentiellement une décharge pulsionnelle qui ne donne pas beaucoup de narcissisme positif. C'est d'ailleurs pour cela, qu'au cinéma, il est préférable que les images sexuelles soient suggérées poétiquement et non montrées directement parce qu'au lieu de donner du narcissisme, les images brutes en consomment.

Il semble que, chez certaines femmes dont l'autoérotisme évolue sans investir aucun narcissisme positif, l'aboutissement de la perversion soit la prostitution ou d'autres formes de sexualité brutes.

2 UNE AUTRE FORME DE SEXUALITE : L'HOMOSEXUALITE.

Un jour, la monotonie de la vie du village de Rankin est rompue par le retour d'un enfant du pays. Vernon revient au village avec Juliette, une jeune française qu'il a ramenée de Paris. Jusque-là tout est dans les normes et le village se prépare à lui faire la fête. Vernon était le copain d'enfance de Lyle. Ils sont heureux de se retrouver et de parler de leurs autres copains d'enfance. L'un d'eux ne peut plus revenir au village. Parce qu'il est homosexuel, il y serait le malvenu !

Au cours de ses retrouvailles avec Vernon, Lyle se découvre une complicité avec Juliette. Tous deux étaient dans la même révolte. Le rêve du Nouveau Monde de Juliette avait vite été déçu lorsqu'elle avait compris qu'en réalité, Vernon était homosexuel. Il ne l'avait ramenée au village que pour sauver la face et que pour cacher son homosexualité par peur du Surmoi villageois. En revenant avec Juliette, Vernon était en conformité avec le village. Mais Juliette ne voulait être la victime ni de l'homosexualité de Vernon ni du Surmoi de Rankin.

L'origine de l'homosexualité par rapport à la sexualité en général. Toute sexualité résulte :

D'un ensemble de facteurs biologiques ou physiologiques qui font que le corps est masculin ou féminin : le sexe chromosomique, le sexe gonadique, le sexe hormonal, le sexe neurologique… Le sexe apparent (anatomique) externe du bébé ne correspond pas forcément à ces différents facteurs et le plus ou moins de masculinité ou de féminité peut varier d'une personne à l'autre. La sexualité résulte aussi de la sexuation physiologique ou hormonale pendant la puberté et qui n'est pas non plus forcément celle du sexe apparent. C'est à la puberté que l'homosexualité se manifeste dans le corps et c'est sans doute pour cela, qu'à la puberté, le groupe d'amis de Vernon était composé de garçons à tendance homosexuelle.

2° De l'assignation du genre par l'environnement. A la naissance, la première chose que les parents regardent c'est le sexe de l'enfant. La reconnaissance du sexe de l'enfant par les parents joue un rôle très important. D'une manière générale, on peut dire que l'homosexualité résulte aussi de la manière dont l'environnement assigne une sexualité psychologique masculine ou féminine à l'enfant et qui ne correspond pas au sexe réel.

3° De l'assignation par soi-même, de la reconnaissance par soi-même de son propre genre. Chaque enfant se sent plus ou moins masculin ou féminin. Lorsque ce ressenti est en conformité avec le corps, la sexualité sera plus facile. C'est le facteur le plus important et il passe en priorité. Ainsi le sexe psychologique est prépondérant. L'évolution psychologique se fera par rapport à cette reconnaissance intérieure de sa propre masculinité ou féminité.

4° D'un facteur qui se définit par rapport à l'objet d'amour : on se sent attiré par un garçon ou par une fille. Ce quatrième facteur nous permet de comprendre l'homosexualité : l'homosexuel se sent attiré par le même sexe apparent et cette attirance est physique et impossible à modifier. Un homosexuel garçon peut, par exemple, se sentir aussi masculin qu'un hétéro mais il se sentira attiré par un garçon psychologiquement féminin.

C'est le rapport du bébé à sa mère et la présence active du père qui définissent comment l'enfant se situera pendant toute sa vie par rapport à un objet d'amour masculin ou féminin. Too Much Flesh ne décrit pas l'origine de l'homosexualité de Vernon. A un moment, le film semble, cependant, suggérer qu'il faisait fusion avec sa mère et qu'il se confondait avec elle. "Comment est la mer?" demande Lyle à Vernon. "La mer est immense!" lui répond Vernon. La mer, c'est aussi sa propre Mère dans laquelle il se perd.

L'homosexualité permet de trouver un équilibre psychologique mais l'inadéquation du corps et de l'image reste une souffrance sans solution.

3 L'EVOLUTION DES IMAGES ET DU NARCISSISME VERS LA SEXUALITE A DEUX
ou le passage de l’Idéal du groupe social ou familial à l’Idéal individuel.

1 L’amour modifie positivement le jeu des images.

Dès leur première rencontre, il se fait un jeu d'images entre la copine de Vernon et Lyle comme si Juliette était l'image féminine de Vernon et comme si Lyle était amoureux de l’image féminine de Vernon. Ce jeu d'image est fréquent chez les garçons qui, par exemple, peuvent être attirés par la sœur du copain ou par la copine de la sœur, confondant ainsi la sœur avec l'image féminine du copain ou de la soeur1. Ce genre de première rencontre déclenche une modification importante des images et des identités, notamment au niveau du groupe d'amis.

Un jeu d'images à quatre, à trois, à deux puis de nouveau à trois.

A ce moment du film, de beaux jeux de miroir se déroulent à un étang. Juliette demande à Amy de venir batifoler avec eux et de ne pas la laisser seule avec les deux garçons, Lyle et Vernon. A quatre, elle se serait sentie plus en sécurité le jeu d'images aurait été plus complet. Mais Amy refuse. Elle a peur. Elle sait que les jeux de Sirènes sont dangereux et elle rappelle à Lyle que récemment, une amante leur a été sacrifiée en se noyant dans leurs eaux. L'étang sert de miroir. Ce sont d'abord les deux garçons qui s'y baignent, en souvenir sans doute de leur adolescence : Lyle a du mal à lâcher ses images d'homosexualité.

Plus loin dans le film, Lyle et Juliette veulent initier le jeune Bert. Avant de faire l'amour à trois, ils viendront se baigner dans les eaux pures de l'étang et ils s'y enlaceront à trois comme dans un miroir de trinité narcissique. Plus tard encore, Amy et Vernon seront remplacés par Bert et sa copine et ils danseront à quatre.

Passage du groupe d’adolescence au couple

Normalement c'est à l'adolescence que le groupe d'adolescence favorise ce jeu à plusieurs. Il assure l'unité des images et des pulsions dans la période pendant laquelle l'adolescent fait la transition entre la famille et le couple. La famille est projetée sur le groupe. Ainsi l'adolescent ne se sent pas seul dans la société après avoir quitté sa famille. A la fin de l'adolescence, il lui faudra aussi abandonner le groupe d’amis pour ne faire place qu’à l’image du couple dans le miroir.

2 Le couple résulte d'une fusion des images à deux.

A la fin, Lyle et Juliette tenteront de former un couple à deux au moins le temps de faire l'amour. Pour faire un couple, chacun des partenaires doit avoir intégré sa propre image qui est celle de son corps… Dans un premier temps, il faut transformer l'autonarcissisme, opérer la perte de la virginité ou encore évacuer le veuvage (ce qu'Amy ne peut pas réaliser). Puis dans un deuxième temps, il faut faire l'unité des images morcelées… La difficulté pour Lyle est d'arriver à passer de l'ancienne forme d'autonarcissisme et d'autoérotisme de son ancien couple à une forme plus évoluée de narcissisme et de sexualité à deux dans lesquels l'autre (= l'objet d'amour) est pris en compte. C'est ce passage précis qu'on appelle initiatique. Former un couple consiste à passer de l'autonarcissisme et de l’autoérotisme à un narcissisme et à un érotisme à deux. Au lieu de s’aimer tout seul, on aime l’autre en soi. Ce passage réalise un réel changement de système psy par lequel on enterre la vie de célibataire pour passer à la vie de couple…

3 Comment se réalise cette fusion narcissique à deux : la séduction.

Le rôle du jeu de miroir dans la séduction.

La séduction amoureuse consiste en un jeu de deux narcissismes qui se rencontrent dans un seul miroir. En d’autres termes, c’est le Moi d’un homme et le Moi d’une femme qui se rencontrent. On aime l'autre comme soi-même et réciproquement dans le même miroir! Le narcissisme résulte d'une polarisation positive. La femme séduit par son narcissisme. L’homme voit dans son regard la possibilité de satisfaire, lui aussi son narcissisme et le miroir renvoie ce narcissisme à la femme qui sent alors qu’elle plait et le miroir de la femme est satisfait.

Le rôle des yeux est important dans la séduction par l'image parce que ce sont eux qui permettent les jeux de miroir. Mais, dans l'histoire de Too Much Flesh, il n'y a pas beaucoup de séduction. Le jeu du regard n'est pas très important parce que Lyle n'est pas totalement amoureux de Juliette. Au début, leur désir était surtout mu par l'attirance du corps en manque et ils avaient, avant tout en commun leur frustration et une revanche à prendre. Ce jeu des yeux rappelle le sourire du troisième mois, lorsque le bébé voit le visage de sa mère et lui répond par un sourire.

Mais la séduction mutuelle est aussi faite d’une part de l’exhibition de la femme qui montre la beauté de tout son corps sauf les parties les plus érotiques et d’autre part du voyeurisme de l’homme qui veut voir les parties érotiques avant d’enchaîner par le toucher, les caresses et tout le jeu de la cénesthésie. Cette dernière déclenchera le désir d’aller dans le ventre chez l’homme et le désir de se remplir le ventre chez la femme. Cela ressemble à une certaine empathie réciproque et inconsciente qui fait qu’on a envie de l’autre même sans trop savoir pourquoi.

L’odeur (et les parfums) peut elle aussi jouer un rôle important dans la séduction. Les animaux mâles savent par leur odorat si la femelle est au bon moment du cycle pour être réceptive au coït. Chez les humains l’homme a envie de faire l’amour lorsque son stock de sperme est renouvelé. Chez la femme le désir est lié à une certaine époque de son cycle ovulatoire. Ces cycles masculins et féminins ne se correspondent pas forcément dans un couple, ce qui ne facilite pas les choses. Mais la spécificité humaine fait que l’œil amoureux (c’est-à-dire le narcissisme) peut assez facilement déclencher une inondation hormonale pour court-circuiter cette périodicité. C’est le cas de l’état amoureux par exemple.

4 Les images et les identités doivent être claires dans le miroir!

Le Moi qui se regarde dans le miroir doit être clair. Dans l'amour, le miroir ne peut intégrer que deux images de sexes opposés et l'identité doit être sûre pour ne pas se perdre dans ce miroir. Le désir peut, alors et alors seulement, trouver son bonheur et son narcissisme à intégrer l'image du corps du sexe opposée qui le polarise. Mais, dans la tête de Lyle et de Juliette, les images ne sont pas bien claires. Ils ont du mal à quitter le jeu d'image à quatre ou à trois de même que leur homosexualité latente. Et Lyle n’a pas quitté sa femme… Toutes ces images se mélangent et se superposent dans leur acte d'amour. Le film suggère qu'elles se mélangent également avec les images du papi et des parents qui normalement servent de modèle. Or les parents de Lyle qu’ils vont visiter au cimetière sont décédés. Les images des morts sont ternes et elles gênent le jeu du miroir qui doit briller de narcissisme. Dans le film, "la mort s’abat sur la ville" comme en une prémonition de l’échec final de ce jeu d’images narcissiques.

5 Pour être clair le narcissisme passe par une certaine purification.

Dans beaucoup de films, les acteurs prennent un bain avant de faire l’amour. Lorsque Lyle et Juliette vont se baigner dans l’eau claire d’un étang, ils procèdent à un rituel de purification. La baignade dans l'étang est un rituel de préparation au narcissisme de la sexualité. Avant de faire l'amour, les amoureux veulent se mirer dans l'eau pour briller comme un miroir, débarrassé de toute analité.

6 La séduction fait naître le désir. 

Puis le miroir qui brille opère la fusion des images. Les images de l'autre s'intègrent dans un narcissisme commun lorsque les images visuelles des amoureux s'interpénètrent, les yeux dans les yeux. Ces images font monter la cénesthésie du corps. Ainsi naît l’amour. et ainsi la séduction fait naître le désir. Le narcissisme et les pulsions mettent leurs forces en commun. Images et pulsions commencent à faire leur synthèse. C’est la séduction (narcissique) qui fait naître le désir (pulsionnel). C’est pour cela aussi qu’il faut d’abord fantasmer (avec l’image visuelle des yeux) avant d’avoir le désir. L'image olfactive (et les parfums), quoique plus ou moins refoulée, joue également un rôle important. Chez la femme (plus que chez l'homme) la séduction passe aussi par la communication, la parole. Le désir engendre l'érotisme ou l'excitation par la liaison entre eux soit de l'image visuelle avec l'image cénesthésique, soit de l'image acoustique (comme une belle musique ou les mots tendres) avec la cénesthésie, soit de l'image motrice avec la cénesthésie (le contact actif avec la peau, les caresses). Ces liaisons font différemment chez la femme et chez l'homme.

7 Le désir est issu de l’instinct de vie.

Le vrai narcissisme donne cette belle image qui est issue d'un intérêt positif pour la vie. C’est l’instinct de vie qui donne le narcissisme sexuel. C'est quand on aime la vie qu'on a une envie positive de faire l'amour. L’intérêt pour la vie date du début de la vie et le désir sexuel ressemble souvent à la manière dont l’enfant a été désiré avant sa naissance. Plus globalement, la vie humaine tout entière est régie par ce désir de retrouver ce paradis perdu. Cette quête se confond avec l'instinct de vie, qu'il ne faut pas confondre avec le désir d'enfant et c'est cet intérêt pour la vie, qui fait briller le miroir.

8 Le désir sexuel est un désir de retour au narcissisme (primaire) des origines.

Le désir sexuel est mû par le désir de retrouvailles d' un nouveau cocon maternel et de son liquide amniotique. Les hommes sont fascinés par la possibilité d’une telle retrouvaille de l’élément humide des origines et du cocon maternel. Le ventre des femmes sert de miroir narcissique pour les attirer dans leur cocon. La relation sexuelle satisfera le narcissisme et les pulsions des deux comme un aboutissement des désirs les plus profonds.

Par la séduction l’homme est ébloui par le miroir que lui présente le corps de la femme. Il est attiré par le ventre de la femme et par la possibilité d’un retour dans l’élément humide des origines et ainsi naît son désir pour le sexe d'une femme afin d’y porter la vie par le sperme. Faire l’amour consiste en un échange de vie au sens large du mot, celui d'aimer la vie. Lyle et Juliette plongent dans l’eau de l’étang comme en un retour symbolique dans le liquide amniotique du ventre maternel. Le liquide amniotique est le symbole même du narcissisme. Atteindre le liquide amniotique pour se restaurer dans l’eau qui a donné et qui donne la vie et en même temps recréer un nouveau cocon maternel (cénesthésique) forme la finalité et le but même de la sexualité!

9 Le désir sexuel se déclenche dans deux situations différentes.

La première, concerne les situations où les rapports se font sur le mode animal femelle-mâle. Dans la parade animale, la femelle cherche un bon géniteur pour la qualité physique du corps. Elle pousse son narcissisme (qui se confond alors avec l’image corporelle de son corps animal) à l'extrême pour exciter le mâle au maximum. L'état amoureux est une illustration de ce fonctionnement physique du narcissisme primaire et des pulsions brutes animales.

La deuxième concerne un rapport de simple sécurité, mais, dans ce dernier cas, le miroir brille moins fort. La femelle cherche seulement la protection de sa progéniture pour la continuité de la race, pour la survie de l'espèce ou simplement pour construire sa vie avec un compagnon.

Il y a souvent conflit entre ces deux systèmes : entre la sexualité toute puissante, brute et animale et la sexualité plus évoluée et limitée par l’Œdipe. Cette deuxième situation intègre l’évolution (dite oedipienne) tandis que les états amoureux (qu'ils soient normaux ou pathologiques) la court-circuitent au profil de l’animalité du corps.

10 Le désir déclenche une régression sexuelle, un désir de retour à l’animal.

La sexualité nécessite une régression dans le corps. Elle permet un retour fort agréable au corps dans son animalité. Les psychanalystes ont donné le nom de régression sexuelle à ce retour dans le corps. Il est plus simple de dire que pour faire l’amour il faut redevenir un animal. Cette régression au narcissisme primaire permet à la sexualité de réaliser la fusion des corps du couple et de leurs images corporelles animales. Cela suppose une régression positive. Il s’agit de recréer le narcissisme primaire qui reproduit dans son renouveau celui du bébé dans le ventre de sa mère.

11 Par cette régression, le narcissisme et les pulsions globales deviennent partielles pour se concentrer sur le sexe.

Cette concentration sur le ventre des origines suppose que l’on retire le narcissisme et les pulsions globales de tout le corps pour n’en investir que les parties sexuelles (par les pulsions partielles). Cet investissement demande une énorme quantité de narcissisme et de pulsions pour réaliser l’acte sexuel. Pour faire l’amour, il faut retirer l’analité de la réalité quotidienne et du travail. Il faut utiliser toute la puissance disponible pour faire l’amour et tout le narcissisme pour avoir du plaisir. Traduit autrement, cela veut dire que pour faire l’amour, il faut un certain retrait de la réalité et il faut se laisser aller à une certaine perte du contrôle de soi. Le temps de faire l’amour, le Moi se laisse aller et perd la maîtrise de la situation. Par cette régression, le couple régresse positivement à l’état animal. Chaque partenaire rentre dans son corps. Il est très agréable de retourner à cet état animal, mais cela suppose l’abandon momentané des fonctions plus évoluées et la certitude de les retrouver après la relation.

12 La régression sexuelle s’inscrit dans une capacité psychologique plus globale de changer de systèmes psychologiques, de voyager dans les couches psychologiques.

La vie psychologique n’est pas une vie figée. Il y a par exemple une réelle mutation de système psy lors de l’adolescence, lorsque la sexualité fait son entrée en scène ou lors de la méno-andropause. Un système psy peut être bloqué ou il peut changer dans son fonctionnement.

La notion de régression sexuelle est une notion difficile, peut-être pas très juste mais elle est fondamentale. Il existe dans notre tête un processus psychologique qui ressemble à une manette, à un aiguillage qui permet de régler le bon niveau et le bon mélange des images et des pulsions lors de cette régression sexuelle comme dans bien d’autres situations encore. Il se réalise, en effet, différents aiguillages entre l’œil, l’oreille, la motricité, la cénesthésie etc... Les images se défont puis se rallient avec les pulsions amoureuses et agressives du corps selon les besoins.

Mais il faut bien se souvenir qu’il y a deux sortes de régressions : l'une positive porteuse des pulsions de vie : le paradis, les vacances, la sexualité, l'autre négative porteuse des pulsions de mort : le suicide, la mort, le retour à l’animal sauvage. Il ne faut surtout pas confondre la bonne régression sexuelle avec les régressions négatives. Il ne faut pas confondre le désir de pénétrer-être-pénétré avec le fantasme négatif de retour dans le ventre maternel. Ce dernier est alors un désir de mourir ou de se suicider par exemple. Au lieu d’être la vie le ventre maternel devient une tombe, le néant d'où l'on vient… Par ailleurs ces régressions peuvent subir toutes sortes de perversions.

13 La sexualité s’inscrit dans un mouvement de régression dans le corps puis de synthèse entre narcissisme et pulsions.

Il y a dans la sexualité deux phases principales. La régression commence avec le jeu des yeux, des caresses et des embrassades. Cela permet la descente dans le corps. Puis dans un deuxième temps le jeu de la motricité et de la cénesthésie conduisent à la pénétration et au rituel nuptial pour aboutir à la synthèse de l’orgasme qui mène l’élation narcissique à son but ultime.

 

Le dénouement du film : la confrontation du conflit entre la société Rankinoise et la vie individuelle de Lyle.

Le passage à la vie adulte devrait être une intégration harmonieuse à la fois de la vie sociale et de la vie sexuelle individuelle.

On peut considérer le dénouement du film comme une tentative par Lyle et Juliette de réussir leur passage initiatique à la vie sexuelle individuelle.

A la fin de l’adolescence, les adolescents quittent tout doucement leurs parents pour intégrer à la fois la vie sociale, le travail et la vie individuelle de couple. Le passage à la vie adulte est alors réussi.

Ce passage amène de profonds changements psychologiques grâce auxquels l’adolescent réalise une nouvelle synthèse de son narcissisme et de ses pulsions. Autrefois on dénommait cette synthèse par le terme ethnologique de passage initiatique, dont la plupart comme les bizutages relèvent de la perversité. Les passages initiatiques organisés par les sociétés ont ceci de caractéristique qu’ils admettent très difficilement la dimension individuelle et préfèrent imposer la dimension sociale. On y perd même son nom!

Le passage à la vie adulte passe par une intégration de l’Idéal et du Surmoi.

La vie sociale n’existe sur le plan psychologique que par l’Idéal et le Surmoi de la société qui à leur tour agissent sur l’idéal et le surmoi individuels. De cette manière la société peut utiliser les pulsions au profit de la vie sociale. La société se sert de l’oralité pour la cohésion et la communion sociale, de l’analité pour le travail et pour toute organisation. Elle se sert de la sexualité pour faire la fête publique.

La réussite de l’entrée dans la vie adulte suppose d’une part pour l’adolescent de n'avoir pas peur de la vie sociale mais aussi que la société laisse sa place à la vie individuelle, sans imposer de contraintes et de conformités exagérées. Cela suppose d’autre part, pour l’adolescent d’avoir intégré Idéal, Surmoi et Œdipe : l’adulte est à lui-même ses propres idéal, surmoi et oedipe. Ce sont là les conditions pour que vie sociale et vie individuelle fassent bon ménage. Les opposition ou les révolutions n'ont lieu que si ces processus se passent mal.

L’Idéal est intégré par l’oralité, le Surmoi par l’analité, l’Œdipe par la synthèse globale de la sexualité.

Cette évolution de l’adolescent comporte trois dimensions, la nouvelle synthèse du narcissisme avec les pulsions orales permettra à l’adolescent de s’intégrer dans la "communion" au groupe social. La synthèse du narcissisme avec les pulsions anales lui permettra de trouver du plaisir au travail. La synthèse du narcissisme et des pulsions sexuelles lui permettra de réussir sa vie de couple.

C’est le désir de Lyle et de Juliette d’intégrer l'idéal et le surmoi sur le plan individuel qui provoquera la confrontation entre leur état amoureux et les Surmoi et Idéal du village de Rankin.

a)Le conflit oral.

Pour Lyle et Juliette un conflit entre la communion-cohésion du groupe et la communion amoureuse à deux se déclanche au bistrot et à l’église et s'achève lors de la fête du village.

La cohésion sociale d’un groupe se maintient par l’oralité ou si l’on préfère par la communion-identification à ce groupe. L’oralité a pour origine le fait qu’instinctivement un groupe d’animaux qui partagent la même boisson et le même aliment ne s’entredévorent ni ne s’entretuent jamais. Normalement le fonctionnement psychologique du groupe doit favoriser le fonctionnement individuel. Les deux doivent faire bon ménage. Mais à Rankin, la cohésion du groupe s’est sentie menacée par le comportement non conforme de Lyle et Juliette.

Le conflit entre la communion du groupe et la sexualité du couple se déclanche au bistrot du village lorsque Juliette ouvre la provocation en faisant la cour à Lyle. Ainsi la communion villageoise s'oppose à la communion individuelle. Lorsque Lyle et Juliette s'embrassent devant toutes les personnes du bar, ils choquent tous les villageois. Ce n’est pas un hasard que cela se passe au bistrot puisque tout bar est un lieu de communion (aux seins de la mère sociale). Dans le film nous voyons aussi, plusieurs fois, que l'alcool est nécessaire à Lyle pour avoir le courage de faire l'amour et affronter le village. Boire l'alcool, l'eau-de-vie, correspond symboliquement à boire le liquide amniotique. Il remplace le narcissisme manquant et il lève les inhibitions de l'interdit.

Lorsqu’ils s’embrassent pour la première fois les amoureux se désintéressent du monde extérieur pour ne communier qu’à eux-mêmes et pour ne fusionner qu’à leur propre corps. Leur communion individuelle exaspère encore davantage le village lorsque, le dimanche, Lyle et Juliette au lieu d’aller à la messe qui sert de communion et de partage d'Idéal pour le groupe, vont au travail des champs en passant ouvertement devant l’église et en s’embrassant de surcroît.

Ce conflit se termine lors de la fête du village. Ce genre de fête sert à renforcer la communion entre villageois. Lorsque Lyle et Juliette s’embrassent devant tout le village et partent pour faire l’amour, les hommes gardiens de la morale du village ne supportent plus leur provocation à tel point qu’ils vont sacrifier Lyle en le mettant à mort.

Le conflit oral entraîne un conflit d’Idéal entre l’Idéal du groupe et l’idéalisation individuelle.

De la cohésion au groupe résulte la nécessité d’une identification entre les membres d’un groupe et de leur soumission à un Idéal commun, ce qui revient au même. Cet Idéal du groupe doit faire bon ménage avec l’idéal individuel. La communauté villageoise de Rankin ne supporte pas que le comportement de Lyle et de Juliette ne soit pas conforme à son Idéal religieux. Mais dans Rankin l’Idéal du groupe est perverti par cette fausse identité de groupe que confère la purification religieuse du baptême. Il y a conflit d’Idéal. Le narcissisme du groupe se sent blessé.

Le groupe contrôle la sexualité parce qu’elle doit être conforme à l’Idéal moral du groupe. Parce que Lyle et Juliette ont fait l'amour adultère dans un contexte de non-conformité, ils sont considérés comme impurs dans le village. Ils ont sali l’image du village et il faut les purifier comme si l'acte sexuel était aussi sale que de la boue ou de l'excrément. Quand Amy dit à Lyle qu'il devrait avoir honte en lui demandant ce que le village allait penser de son adultère, elle a peur de perdre son narcissisme et sa belle image sociale dans Rankin. La honte est une dénarcissisation, une perte de narcissisme, une réduction à l’état d’excrément. La honte est à l'inverse de ce narcissisme qui brille.

Or dans tout amour l’idéal se projette sur le partenaire et le partenaire a besoin d’être idéalisé. L’idéalisation et l’identification sont individuels dans la sexualité et assurent l’unité de l’image des amoureux. Pour faire l’amour il faut que soi-même et l’autre soient ressentis comme ces objets "suffisamment bons" dont parle Winnicot et pour cela la sexualité a besoin d’un narcissisme "suffisamment bon" et suffisamment individuel dans un miroir à deux. Etre amoureux consiste à fusionner avec l'autre pour n'être plus qu'un. On ne peut pas faire l’amour en ayant dans la tête mille images à la fois! Lyle et Juliette ont beaucoup de difficulté à avoir des images claires et une identité sexuelle sûre. Dans la sexualité de Lyle s'entremêlent polygamie, homosexualité, échangisme. Ses images masculines et féminines se mélangent et ne sont pas très claires. Il aime, par exemple, se faire caresser les seins pour satisfaire ses fantasmes de féminité. Il aime penser à des garçons. Lyle ne fait pas beaucoup la cour à Juliette parce qu'il n'est pas très amoureux d'elle. Au début c’est même Juliette qui lui force un peu la main, c'est elle qui va le chercher et le force à faire l'amour… Juliette n'a pas droit à beaucoup de narcissisme. Le narcissisme des amants ne fait vraiment pas le poids devant celui du village.

Dans ce film on voit quelle violence provoque un conflit d’Idéal. C’est celui de tous les fanatismes… et de beaucoup de guerres.

b)Le conflit narcissisme-analité entraîne un conflit de Surmoi, un conflit de puissance.

Le conflit entre la puissance du village et la puissance de Lyle.

La blessure narcissique du village entraîne un conflit de puissance entre le village et Lyle. Le village jette son ombre sur Lyle et ce retrait de narcissisme lui ôte toute valeur et le réduit à un excrément. La puissance du village entre en conflit avec la puissance de Lyle. On aurait pu imaginer que Lyle aurait pu éventuellement être plus fort que le village d’autant plus qu’il en était le plus grand propriétaire.

Le conflit entre le Surmoi social et le surmoi individuel.

C'est par ce jeu du Surmoi que, bien vite, la sexualité de Lyle et de Juliette devient une provocation pour le village, Surmoi social contre surmoi individuel. Rankin est à l'affût et le village est au courant de leur moindre action. Leur vie est sur la place publique et par un certain système de surveillance tout le monde sait tout et tout de suite. Lyle pousse toujours plus loin la provocation du village. La goutte d'eau fait déborder le vase, lorsque'à la fête des moissons, il danse devant le village avec Juliette. Et lorsque tous deux s'en vont faire l'amour dans une grange toute proche, le bulldozer du Surmoi social se met en route. Les habitants de Rankin n'aiment guère la différence et le Surmoi villageois prend le dessus sur la vie individuelle de Lyle. Le désir individuel de Lyle et de Juliette est complètement annihilé. Lyle sera mis à mort et sacrifié par le village.

S'il avait intégré son Surmoi, Lyle aurait peut-être su être plus fort que la tradition. Pour cela, il aurait fallu qu'il ait fait le deuil de ses parents morts pour avoir assez de narcissisme pour la sexualité. Il n'aurait sans doute pas, non plus, éprouvé le besoin de provoquer le village.

Le sacrifice est une castration anale.

Ce conflit entre l’analité et le narcissisme déclenche la culpabilité. Lyle est coupable d’avoir outrepassé l’interdit. Le Juge Surmoi villageois condamne à mort quiconque n'est pas conforme à l'Idéal, à la perfection, à l'autonarcissisme tout-puissant et tyrannique du groupe. Ce Juge Surmoi réclame une victime en sacrifice. Le rituel lié au sacrifice est une castration anale : on projette sur le bouc émissaire ce qui est sale et on le sacrifie. Lyle provoque la violence du narcissisme négatif du village et il devient la victime. Le village projette sur lui toutes sortes de vielles rancœurs et décide de le sacrifier.

Le sacrifice gère les pulsions de mort.

Le rituel du sacrifice permet d'annuler les pulsions de mort. Le sacrifice est destiné à satisfaire la mort et les morts. Ce n'est pas pour rien que peu avant sa mort, peu avant la triste fin de leur histoire, Lyle et Juliette se rendent au cimetière. Ce dernier est situé dans le village et il n'est pas clôturé comme si les morts et les vivants cohabitaient. Là, Lyle montre à Juliette les tombes de son père et de sa mère. Au même moment passe une voiture de police, symbole de l'interdit, comme pour dire que le jeu de mort est interdit… mais qu'il approchait. Normalement, la sexualité fait en sorte que les pulsions de vie, l'envie de vivre, prennent le dessus sur les pulsions de mort mais Lyle n'y parviendra pas.

La sexualité est un jeu des pulsions de vie et de mort.

L’arc-en-ciel des pulsions et des émotions est limité du côté noir par le Surmoi et du côté clair par l’Idéal. Lorsqu’on supprime les limites du Surmoi, on entre dans le côté noir, dans l’animal, dans l’instinct de chasse. Lorsqu’on supprime les limites de l’Idéal on entre les mysticismes, dans les transes et autres virtualités schizoïdes. Dans la sexualité le bon aiguillage utilise les pulsions de vie qui se situent dans une bonne moyenne positive de cet arc-en-ciel.

Le jeu de la vie et de la mort dans la sexualité est omniprésent dans le déroulement du film. Par deux fois, Lyle essaie de faire l'amour avec sa femme Amy et il lui demande de "sentir la vie qui pénètre en elle". Juliette (l’amante) reprochera à Amy qui n'arrive pas à faire le deuil de son premier mari mort, de préférer la mort à la vie. Amy ne peut plus faire l'amour parce qu'elle a gardé en elle la mort. Avec Vernon, Lyle parle du copain amputé (castré) et des copains morts. Lyle confie à son Papy, que "la mort qui s'abat sur la ville l'envahit lui aussi!"

Le Surmoi social est, en effet, très lié aux ancêtres morts, à la tradition. L'ancêtre mort dicte du haut de son ciel ce qui est bon et ce qui est mauvais pour les vivants. Pour la société, il devient ainsi Surmoi et Idéal, sous la forme de la Loi, de la religion ou de la tradition. Lorsque Lyle dit à son Papy que la mort qui plane sur Rankin s'abat sur lui et l'envahit, nous pouvons peut-être comprendre que la mort des parents de Lyle ne lui a pas permis l'introjection de son Surmoi individuel. Dès lors la société villageoise peut brandir ses interdits. Le Surmoi de Rankin prend le dessus sur celui de Lyle.

La mort de Lyle sera un bel exemple d’un mauvais aiguillage des pulsions qui au lieu de conduire la sexualité à la pénétration, le conduit au sacrifice. Le sacrifice porteur des pulsions de mort est exactement l’inverse de la pénétration porteuse des pulsions de vie.

c)Le conflit avec la société entraîne une incapacité de faire la synthèse sexuelle de toutes les pulsions.

Evolution de la sexualité de Lyle.

Dans le film, la sexualité de Lyle évolue comme suit.

Au début, la masturbation résulte de sa puberté et s’adapte bien à la religion de sa femme qui veut rester chaste. Puis, commence sa relation avec son amante Juliette. Tous les deux quittent le bar (symbole de la vie sociale) et ils font l'amour dans un champ de maïs, là où Lyle se masturbait auparavant. Lyle découvre pour la première fois le plaisir du corps à deux, le sien et celui de l'autre. Pendant quelque temps sa masturbation se prolonge partiellement dans la sexualité un peu comme une masturbation à deux. "Il va droit au but. Il sort sa queue" dit le film et sans beaucoup de rituel, il passe à l'acte sexuel. Globalement les femmes du film ne sont pas très séduisantes et elles n'ont pas beaucoup de féminité. C’est même Juliette qui doit solliciter Lyle.

Un peu plus tard Lyle s’essaie à l’homosexualité avec Bern et même à l’échangisme à plusieurs. Mais progressivement son amour pour Juliette évolue (toute sexualité a besoin d’évoluer!). Leur amour devient plus fort et l’indispensable état amoureux a failli se déclencher.

Mais l'initiation sexuelle de Lyle et de Juliette entre en conflit avec la conformité sociale.

Normalement la synthèse du narcissisme avec l’ensemble des pulsions est mise en acte à la fin de l'adolescence par l'initiation sexuelle qui peut simplement correspondre aux premières expériences sexuelles à deux. L'initiation sexuelle par un certain état amoureux est un passage obligatoire, non contournable. Le plus souvent cela se passe au cours d'un état amoureux7, "qui se moque bien de tout". A l'adolescence cet état marque l'intégration de l'Œdipe qui devient caduque. L'Idéal et le Surmoi disparaissent en même temps que l’Œdipe grâce à cet état amoureux. Les anciennes limites du Surmoi, de l’Idéal et de l’Œdipe sont déplacées. La vraie liberté (dont le film se veut être porteur) devrait commencer avec ce petit état amoureux. En même temps le système individuel prend le relais des systèmes familial et social d'Idéal et de Surmoi. On se débarrasse du système de groupe de purification de sacrifice et de communion qui est un système d'enfance. Il ne faut plus avoir peur de faire l’amour comme les parents.

Malgré ses quarante ans, Lyle veut réaliser avec Juliette ce passage initiatique. Mais la rencontre entre Lyle et Juliette déclanche une sexualité à l'inverse des interdits du village. Lyle n'y aura pas accès. Leur passage initiatique échouera. Le Surmoi villageois met en acte une inversion de l’Œdipe pour mettre Lyle à mort. L'Œdipe, au lieu d'être intégré par Lyle, sera mis en acte par les villageois sous la forme inversée de la mort du Fils (au lieu du Père). On peut remarquer que cela se passe au moment où Lyle allait pénétrer Juliette, la pénétration étant le début de la phase vraiment sexuelle de la relation. C’est à ce moment que le village coupe court à leurs ébats amoureux. La synthèse sexuelle par la cénesthésie est remplacée par le sacrifice qui pour ainsi dire coupe tout… Ni pénétration ni orgasme ne seront intégrés par Lyle.

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Too Much Flesh nous permet de mieux comprendre comment un groupe social fonctionne et évolue d'un point de vue psychologique et quels sont les rapports des groupes avec la sexualité individuelle.

La sexualité a toujours bousculé les sociétés. "L'Amour est enfant de Bohème", chante Carmen. "Si tu m'aimes, prends garde à toi!… Prends garde à la société!" La sexualité évolue avec les sociétés et pousse les sociétés à évoluer.

La sexualité n’épargne pas l'individu lui-même. La sexualité est destructive lorsqu’elle se veut toute puissante voire tyrannique. Elle peut même être utilisée à faire la guerre, à détruire l'autre ou à se détruire soi-même.

Elle est le résultat d'une évolution personnelle et du couple. Le mariage psychologique et le couple lui-même se définissent par l’acte sexuel, on se marie chaque fois qu’on fait l’amour. La libido rend la vie plus agréable. Ça ne change pas avec l'âge même si la sexualité varie du début à la fin de la vie, spécialement à l'adolescence et à la ménopause andropause.

Elle est constructive lorsqu’elle reste tolérante et dans de justes limites. Elle aide à aimer la vie et à évoluer. Au delà de la simple relation sexuelle, elle est avant tout le système psychologique le plus évolué qui soit.

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Prochainement un texte plus complet sur la sexualité sera publié sur ce site.